Temps de lecture : 14 minutes | Mis a jour le 27 fevrier 2026
Resume : Le chale russe est bien plus qu'un simple accessoire : c'est un pan entier de l'histoire textile mondiale. Des origines persanes au cachemire indien, de Josephine de Beauharnais aux cosaques de l'Oural, des dentelles d'Orenbourg passant a travers une alliance aux chales imprimes de Pavlov Posad, ce guide retrace l'epopee fascinante d'un vetement devenu symbole du patrimoine culturel russe.
Origines persanes du mot « chale »
Le mot « chale » se prononce pratiquement de maniere identique en francais, anglais et allemand. Cette convergence linguistique n'est pas un hasard : le terme vient du persan « schal », designe un grand carre de tissu ouvrage, souvent orne de motifs complexes.
Cet heritage perse rappelle que le chale est ne dans les grandes civilisations d'Orient, bien avant de conquerir l'Europe. Son histoire est intimement liee au commerce des routes de la soie, aux echanges entre empires, et a la fascination occidentale pour les textiles d'Asie. Pour comprendre comment le patrimoine vestimentaire russe s'est enrichi de ces influences, il faut remonter au tournant du XIX-e siecle.
Le chale russe, accessoire intemporel de la femme russe, mele elegance et tradition.
Josephine de Beauharnais et la mode du chale en Europe
Si les artisans russes ont fini par faire du chale un art national, ils le doivent paradoxalement a Josephine de Beauharnais. C'est Napoleon lui-meme qui couvrit les epaules seduisantes de son epouse d'un chale de cachemire rapporte de sa campagne d'Egypte.
Franz Xaver Winterhalter, Portrait de Mme Ackermann. Le chale drape avec art, embleme de la mode du XIX-e siecle.
A cette epoque, la mode des robes antiques faisait frissonner les « deesses » francaises sous un climat loin d'etre grec. Les chales sont tombes a point nomme pour sauver la vie des jeunes Francaises, offrant chaleur et elegance. Ensuite, cette mode s'est rapidement repandue dans toute l'Europe, puis en Russie.
« Napoleon n'a pas seulement conquis des territoires : en rapportant un chale de cachemire a Josephine, il a lance une mode qui allait transformer l'artisanat textile de toute l'Europe et de la Russie. »
L'art du chale : la danse du « pas de chale »
La mise en pli du chale devint un veritable art. Le bon choix du chale et la facon de le porter etaient un signe du bon gout de sa maitresse. Un bout s'entourait autour du bras, l'autre touchait pratiquement le sol. Pour que le chale se tienne bien dans cette position, on cousait de petites boules en metal dans chaque coin.
La danse « pas de chale » nait au debut du XIX-e siecle, temoignant de l'importance culturelle de cet accessoire. Meme Fedor Dostoievski y fait reference dans son roman Crime et Chatiment, soulignant combien le chale etait ancre dans la vie quotidienne russe.
Le chale en Russie : du oubrous au platok
Habit russe du deuil, region de Ryazan, XIX-e siecle. Collection privee de Serguey Glebushkin.
Les femmes russes couvraient leur tete des le jour du mariage. Jusqu'au XVII-e siecle, elles le faisaient avec un oubrous (en russe : убрус), un lin blanc brode qui symbolisait la purete et le passage au statut de femme mariee.
Petit a petit, le chale prit ses marques dans le costume traditionnel russe. Le mot russe « platok » (платок, le carre) vient du mot « plat » (плат) — un morceau de tissu. Cent ans plus tard, en 1790, le mot persan « schal » (шаль) apparait en russe, designant un grand carre avec motif.
Cette distinction est importante : le platok est un carre de tissu generalement uni ou peu decore, tandis que le schal est un grand carre richement ouvrage. Les deux coexistent dans la tradition russe et accompagnent la femme dans chaque moment de sa vie : mariage, fete, deuil, travail quotidien.
Les chales de Cachemire : une tradition venue du XV-e siecle
Les premiers chales apparaissent au Cachemire (nord-ouest de l'Inde) des le XV-e siecle. Ils etaient fabriques avec le duvet des chevres d'une race particuliere et constituaient la fierte des habits d'homme. Le metier de tisseur de chales etait exclusivement masculin.
Chale de la province du Cachemire, Inde, XIX-e siecle. Motifs minutieusement tisses en duvet de chevre.
Les chales en provenance de l'Inde coutaient extremement cher, ce qui s'expliquait par le temps de travail necessaire. Un chale ordinaire representait quelques mois de travail de 3 tisseurs. Pour un chale avec un motif complexe, il fallait de 18 mois a 4 ans d'ouvrage continu.
L'etat du Cachemire est toujours reconnu pour la qualite exceptionnelle de sa laine. On distingue deux varietes principales :
- La pashmin (pashmina) : duvet fin obtenu par peignage des chevres Changthangi
- La shatush (shahtoosh) : fibres ultra-fines de l'antilope du Tibet, aujourd'hui interdite car l'espece est menacee
L'integration des chales en Europe : Ecosse, Lyon, Espagne
Des 1800, la production imitant les chales indiens demarre en Ecosse, dans la ville de Paisley. Ces chales ecossais, faits d'un melange de coton et de soie, portaient des motifs imprimes d'une grande complexite. Le terme « motif Paisley » est d'ailleurs entre dans le vocabulaire mondial de la mode.
Chale ecossais de Paisley, 1856. Imitation des motifs du Cachemire en coton et soie.
Les manufactures de Lyon produisaient des chales en fine soie veritable, rivalisant d'elegance avec les originaux indiens.
Quant aux chales en soie de Chine, ils penetraient en Espagne par le port de Manille (capitale des Philippines) et sont devenus une partie emblematique du costume des gitanes espagnoles, avec leurs franges et leurs motifs floraux explosifs.
Les chales d'Orenbourg : la dentelle des cosaques
En meme temps, en Russie, dans les alentours de la ville d'Orenbourg (region de l'Oural), de nouveaux chales extraordinaires voyaient le jour — une creation purement russe, sans equivalent dans le monde.
Les cosaques de l'Oural, recemment installes dans la region, furent surpris par les habits apparemment trop fins portes par les ethnies locales (Kalmouks et Kazakhs) malgre des hivers rigoureux. Ils decouvrirent qu'en dessous, ces peuples portaient des gilets tricotes en duvet de chevres de cette region froide et montagnarde.
Le chale d'Orenbourg : une dentelle en duvet de chevre, si fine qu'elle passe a travers une alliance.
Les femmes des cosaques, qui maitrisaient l'art du tricot de dentelle, utiliserent ce duvet pour confectionner des chales legers aux proprietes extraordinaires :
- Poids : seulement 100 a 180 grammes
- Finesse : ils pouvaient passer a travers une alliance de mariage
- Taille : un chale de 3,5 m x 3,5 m tenait dans un oeuf d'oie
- Chaleur : malgre leur legerte, une isolation thermique remarquable
En 1861, une femme-cosaque de l'Oural, Maria Ouskova, artisane des chales en duvet de chevre tricotes en dentelle, se rendit a Orenbourg voir le gouverneur. Elle demanda la faveur de presenter ces chales lors de l'exposition internationale a Londres.
6 chales furent exposes et vendus sur place. Le succes fut tel qu'apres la fermeture de l'exposition, une entreprise anglaise, « Lipner », lanca la production de chales imitant ceux d'Orenbourg — preuve de l'admiration que suscitait ce savoir-faire russe unique.
Les chales en « cachemire russe »
Les chales russes « en cachemire » connurent leurs premiers succes internationaux lors de la premiere exposition industrielle a Londres en 1851. Ils etaient fabriques avec une technique tres complexe : le tissage sans verso. Le chale n'avait pas d'envers — il etait reversible, chaque cote pouvant etre porte face visible. Cette prouesse technique surprit les visiteurs europeens.
Chale de la manufacture du commercant Koulikov, Moscou, 1832. Un exemple du cachemire russe reversible.
Ces chales d'exception etaient confectionnes par de jeunes filles serfs dans les ateliers des hobereaux Mme Merlina et M. Kolokoltsov de la region de Nijniy Novgorod. La qualite de ces chales egalait celle des originaux du Cachemire.
Les artisanes utilisaient le duvet de saigas et la laine des chevres tibetaines. Un cheveu humain etait grossier compare a leur fil. Les manufactures russes avaient elabore leurs propres methodes pour travailler les duvets de chevres tibetaines, vigognes et saigas. Une pelote de 13 grammes portait un fil de 4,5 kilometres !
Les chales des ateliers de Mme Merlina etaient de veritables chefs-d'oeuvre. Les serfs en produisaient 16 pieces par an. Les artisanes perdaient la vue bien avant d'atteindre l'age de 30 ans — c'etait le prix de leur liberte. Chaque chale comportait plus de vingt nuances de couleurs. Deux artisanes realisaient un chale en 1,5 a 2 ans et il coutait une fortune : jusqu'a 32 000 roubles de l'epoque.
La manufacture Kupavinskaya, appartenant au prince N. Iousoupov, fabriquait les chales portes par les femmes des commercants. Un seul chale coutait 200 roubles, soit le salaire annuel d'un ouvrier de fabrique.
Pavlov Posad : la naissance des chales imprimes
Depuis le milieu du XIX-e siecle, la Russie commence la production des chales estampes ou imprimes. Ils reviennent bien moins cher que les chales tisses, ce qui transforme radicalement l'accessibilite du chale.
A partir de ce moment, les chales sont portes par toutes les couches sociales : bourgeoises, commercantes, ouvrieres et paysannes. Les chales des manufactures de M. Baranov et de la Maison Labzin-Gryaznov deviennent un accessoire incontournable de chaque femme russe.
Le chale russe a toujours ete un symbole de la feminite russe.
C'est avec ces chales que le cliche de l'image de la femme russe a commence a parcourir le monde. Le chale russe est d'ailleurs le seul element du costume traditionnel russe a avoir survecu jusqu'a nos jours en usage continu — contrairement au sarafane ou a la kosovorotka, qui sont devenus des costumes folkloriques.
La Maison Labzin-Gryaznov est basee a Pavlov Posad (region de Moscou). La production des chales estampes y est toujours active. C'est la seule manufacture historique a avoir survecu depuis 1765, annee de sa fondation — soit plus de 260 ans d'histoire ininterrompue.
La technique du tapotage : des estampes en bois au chale
Pour imprimer le dessin sur le tissu a chale, les artisans utilisaient des estampes decoupees en bois. Il existait deux types d'estampes :
- « Les manieres » : servaient a imprimer les contours du dessin. Leur fabrication etait complexe : on brulait a une certaine profondeur le motif sur une planchette en bois, puis on y coulait du plomb. Le contour ainsi obtenu etait fixe avec des clous sur les planchettes.
- « Les fleurs » : servaient a imprimer le fond ou le champ du dessin. Chaque couleur necessitait sa propre estampe.
Il etait impossible de fabriquer des estampes pour toute la surface du chale. On preparait donc les estampes en fonction des rapports et du niveau de difficulte du dessin : de 4 a 24 estampes par chale. Les chales les plus complexes pouvaient comporter plus de 16 couleurs, necessitant parfois plus de 400 planchettes.
Les dessins realises par cette technique etaient tres solides. Les planchettes a taper servaient des dizaines d'annees et pouvaient etre facilement renouvelees. Pour que la couleur s'imprime mieux sur le tissu, on tapotait l'estampe en bois avec un marteau. D'ou le nom de la technique du « tapotage » (набойка, набивка en russe).
Cette technique etait connue en Russie depuis les XI-e et XII-e siecles. Les tissus decores de cette maniere servaient non seulement pour les habits traditionnels mais aussi pour les vetements des offices religieux, les rideaux et les drapeaux.
Les motifs des chales russes : un art d'interpretation
Les artisans-createurs etudiaient les tissus importes en les interpretant d'une facon plus proche de l'esprit russe. On y reconnait egalement les motifs des bois sculptes qui decoraient les izbas traditionnelles et autres batiments russes. Les motifs des broderies anciennes se transformaient en motifs a chale, creant un langage decoratif specifiquement russe.
Ainsi, les fleurs des chales de Pavlov Posad ne sont pas de simples copies de modeles orientaux : elles sont une reinterpretation russe de la nature, melant roses, pivoines et dahlias dans des compositions foisonnantes sur fond noir, rouge ou creme.
Chronologie du chale : du Cachemire a Pavlov Posad
| Epoque | Evenement |
|---|---|
| XV-e siecle | Premiers chales en duvet de chevre au Cachemire (Inde). Vetement masculin, tisse par des hommes. |
| Avant XVII-e s. | Les femmes russes couvrent leur tete avec un oubrous en lin blanc brode des le jour du mariage. |
| 1765 | Fondation de la manufacture de Pavlov Posad (region de Moscou). |
| 1790 | Le mot persan « schal » apparait en russe, designant un grand carre a motifs. |
| ~1799 | Napoleon rapporte un chale de cachemire d'Egypte a Josephine de Beauharnais. |
| 1800 | Debut de la production de chales imitant le Cachemire a Paisley (Ecosse), en coton et soie. |
| Debut XIX-e | Naissance de la danse « pas de chale ». Le chale devient un art de vivre. |
| 1832 | Manufactures Koulikov, Merlina, Kolokoltsov : chales en « cachemire russe » reversibles. |
| 1851 | Succes des chales russes a l'Exposition industrielle de Londres. Technique du tissage sans verso. |
| 1861 | Maria Ouskova presente 6 chales d'Orenbourg a l'Exposition internationale de Londres. Tous vendus. |
| Milieu XIX-e | Debut des chales estampes/imprimes en Russie. Maisons Baranov et Labzin-Gryaznov. |
| XX-e siecle | Periode d'oubli. Les chales russes sont portes surtout par les babouchkas et achetes par les touristes. |
| 2026 | Renaissance : chales de mode, robes et accessoires a base de tissu de chale. Pavlov Posad toujours en activite. |
Comparatif des differents types de chales
| Type de chale | Matiere | Technique | Particularite |
|---|---|---|---|
| Cachemire indien | Duvet de chevre Changthangi | Tissage a la main (3 mois a 4 ans) | Le plus ancien, vetement masculin a l'origine |
| Orenbourg | Duvet de chevre de l'Oural | Tricot de dentelle a la main | 100-180 g, passe a travers une alliance |
| Cachemire russe | Duvet de saiga, chevre tibetaine | Tissage reversible sans verso | 20+ couleurs, 1,5-2 ans de travail |
| Pavlov Posad | Laine | Estampes en bois (tapotage) | Motifs floraux, jusqu'a 400 planchettes |
| Paisley (Ecosse) | Coton et soie | Tissage mecanique | Imitation industrielle du Cachemire |
| Lyon (France) | Soie veritable | Tissage de luxe | Finesse de la soie, production limitee |
Pavlov Posad aujourd'hui : le chale russe en 2026
Les chales russes ont connu une periode d'oubli au XX-e siecle. Les principaux acheteurs etaient les babouchkas des provinces et les touristes etrangers. Porter un chale russe en dehors de ces contextes relevait de l'originalite.
Mais les annees passent, et la fierte nationale se reveille. En 2026, les chales s'implantent non seulement comme un accessoire unique, mais on confectionne aussi des robes, des corsets, des sacs et des bijoux a partir du tissu de chale. Meme des protections pour tablettes numeriques arborent ces motifs emblematiques.
Les hommes s'approprient egalement les chales russes en les portant a la facon d'une echarpe. La manufacture de Pavlov Posad, toujours en activite apres plus de 260 ans, a su evoluer en proposant de nouveaux designs tout en preservant les techniques traditionnelles. Ses chales sont desormais reconnus comme un element du patrimoine artistique russe.
Pour approfondir le sujet de la fabrication, consultez notre article detaille sur la fabrication artisanale d'un chale russe, qui decrit les etapes de creation d'un chale de Pavlov Posad.
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Questions frequentes sur le chale russe
Quelle est l'origine du mot « chale » ?
Le mot « chale » vient du persan « schal ». Il se prononce de maniere quasi identique en francais, anglais et allemand. En russe, on distingue le platok (un carre de tissu, du mot plat) et le schal (un grand carre a motifs), ce dernier terme etant apparu en Russie vers 1790.
Qu'est-ce qui rend le chale d'Orenbourg si exceptionnel ?
Le chale d'Orenbourg est tricote en dentelle a partir du duvet des chevres de l'Oural. Il ne pese que 100 a 180 grammes, peut passer a travers une alliance de mariage, et un chale de 3,5 m x 3,5 m tient dans un oeuf d'oie. En 1861, Maria Ouskova presenta 6 chales a l'exposition de Londres, ou ils furent tous vendus.
Quel est le lien entre Josephine de Beauharnais et le chale russe ?
Napoleon rapporta un chale de cachemire de sa campagne d'Egypte et en couvrit les epaules de Josephine. La mode des robes antiques laissait les Francaises frigorifiees, et le chale devint un accessoire indispensable. Cette mode se repandit dans toute l'Europe puis en Russie, inspirant les artisans russes a developper leur propre tradition du chale traditionnel.
La manufacture de Pavlov Posad existe-t-elle encore ?
Oui ! La manufacture de Pavlov Posad, fondee en 1765 pres de Moscou, est toujours en activite en 2026. C'est la seule manufacture historique de chales russes a avoir survecu depuis sa fondation — plus de 260 ans d'histoire. Elle produit encore des chales en laine imprimee avec les motifs floraux traditionnels.
Pourquoi le chale est-il le seul element du costume russe a avoir survecu ?
Contrairement au sarafane ou a la kosovorotka, le chale a su s'adapter aux epoques. D'abord accessoire aristocratique, puis populaire grace aux chales imprimes, il est devenu un symbole identitaire russe intemporel, porte aussi bien comme couvre-chef, echarpe que piece de mode contemporaine.