Kubanka : la coiffe d'astrakan des Cosaques du Kouban
La kubanka est la coiffe noire et basse des Cosaques du Kouban : un cylindre d'astrakan bouclé coiffé d'un calot plat de drap coloré et de galons. Née dans le Caucase, adoptée par l'armée cosaque du Kouban à partir du milieu du XIXe siècle, elle a survécu à la révolution, à l'armée rouge et au marché du souvenir pour devenir l'un des couvre-chefs russes les plus reconnaissables au monde. Voici son histoire, sa fourrure, son code des couleurs et les bonnes questions à se poser avant d'en acheter une.
Qu'est-ce qu'une kubanka ?
La kubanka (en russe кубанка) est un bonnet d'homme de forme cylindrique basse, en fourrure d'astrakan noir à boucles serrées, dont le sommet n'est pas de fourrure mais de drap : un calot plat, presque toujours coloré, croisé de galons. Contrairement à l'ouchanka, elle ne protège ni les oreilles ni la nuque ; contrairement à la chapka de paysan, elle ne s'écrase pas sous la main. C'est une coiffe de parade autant que d'usage, pensée pour dresser la silhouette et signaler une appartenance.
Cette appartenance, c'est d'abord celle des Cosaques du Kouban, peuple militaire du sud de la Russie établi entre la mer Noire, le Kouban et le Caucase. Le portail Russia Beyond la décrit ainsi : un chapeau rond à calot plat, taillé dans le karakul, la peau d'agneau à la laine bouclée, dont la variante haute et fournie s'appelle papakha. Elle complète l'équipement traditionnel du cosaque — tcherkeska, kindjal, gazyri — dont notre guide complet du costume cosaque retrace les pièces et les usages.
Portée droite sur le sommet du crâne, légèrement inclinée selon les régiments, la kubanka se remarque de loin : le noir profond de l'astrakan absorbe la lumière, le calot coloré la renvoie. C'est toute sa grammaire visuelle.
L'astrakan, fourrure du calot
Le corps de la kubanka est en astrakan, et cette fourrure mérite qu'on s'y arrête. L'astrakan est la peau de l'agneau karakul, une race ovine d'Asie centrale élevée depuis des siècles dans les steppes entourant Boukhara, en Ouzbékistan actuel. Sa toison se distingue par des boucles serrées et brillantes, presque astrales, qui donnent à la surface un relief de pétales noirs. Le nom renvoie à la ville d'Astrakhan, sur la Volga, qui fut le grand comptoir d'où cette fourrure partait vers Moscou, puis vers l'Europe.
Cette matière a longtemps appartenu au luxe : toques, collets, manteaux entiers en astrakan ont garni les collections des maisons de couture occidentales. Le journal Les Échos notait déjà en 2005 le retour cyclique de l'astrakan sur les podiums, classé parmi les pièces « vintage » incontournables. Chez les Cosaques, en revanche, la fourrure de karakul n'a jamais été une fantaisie : c'est la matière disponible, chaude, imperméable et durable du Caucase et de la steppe, que l'on préfère à la laine longue lorsqu'on veut une coiffe qui garde sa forme.
Le choix de l'astrakan tient à trois qualités concrètes. D'abord la tenue : les boucles serrées forment un feutrage naturel qui résiste au vent de steppe sans s'effilocher, et le cylindre de la kubanka reste droit des années durant. Ensuite la chaleur : la laine bouclée emprisonne l'air, et la coiffe suffit souvent, associée au bashlyk, l'écharpe-cagoule, pour les déplacements d'hiver. Enfin l'entretien : un brossage régulier dans le sens du poil, l'abri de la pluie prolongée et le stockage à plat hors saison suffisent à conserver le brillant noir de la fourrure. C'est ce trio de qualités qui explique que l'on ait persisté à tailler les coiffes cosaques dans le karakul alors même que d'autres fourrures, plus amples, étaient disponibles sur les marchés du Caucase.
Pour l'acheteur d'aujourd'hui, la fourrure est aussi le premier critère de prix et d'authenticité : astrakan véritable ou synthétique imitant les boucles, la différence se voit au toucher et au relief, et se paie surtout.
Histoire : des bords de la mer Noire au Kouban
L'origine de la kubanka se confond avec celle des Cosaques eux-mêmes. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des communautés cosaques fuyant la tutelle du tsar s'installent sur les rives de la mer Noire, dans l'actuelle Ukraine méridionale : ce sont les Cosaques de la mer Noire. Après des décennies de conflits et de réinstallations forcées, ils sont transférés au début des années 1820 sur les terres du Kouban, au sud du Caucase, où ils forment avec les cosaques de la ligne du Caucase l'armée cosaque du Kouban, constituée en 1860.
C'est dans ce cadre que la coiffe caucastienne à calot plat devient l'insigne du Kouban. L'uniforme réglementaire du XIXe siècle fixe les règles que l'on observe encore : tcherkeska noire à gazyri — les tubes à poudre devenus ornements d'argent —, ceinture cartridge, et kubanka dont le calot indique l'arme et le régiment. La coiffe n'était pas qu'un ornement : dans les steppes venteuses, elle tenait chaud sans gêner l'usage du fusil, et sa visière basse ne masquait pas la vision, contrairement aux grandes papakha du Caucase.
Au même titre que le grand manteau de feutre ou de peau qui complétait l'équipement d'hiver — la burka, proche de notre touloupe — la kubanka fait partie de ce système vestimentaire cosaque pensé pour le climat et pour la guerre. Elle devient ensuite un signe de ralliement : on la reconnaît des deux côtés du front pendant la guerre civile, et les photographies de l'époque montrent des colonnes entières de cosaques coiffés de la même calotte noire à calot rouge.
Il faut préciser que la kubanka n'était pas la seule coiffe en service dans l'armée du Kouban. Les bataillons plastouns, infanterie de montagne recrutée parmi les paysans du territoire cosaque, portaient la même silhouette générale mais avec le dessus framboise, et l'on croisait dans les régiments de la ligne des variantes dictées par les arrêtés successifs. Ce foisonnement réglementaire donne aujourd'hui matière aux spécialistes de l'uniformologie : dater une kubanka de collection passe par la teinte exacte du calot, la largeur du galon et la forme du nœud, autant de détails que les règlements successifs fixaient au carré.
Kubanka ou papakha ?
On confond volontiers kubanka et papakha, et les vendeurs du web n'arrangent rien en étiquetant les deux « chapeau cosaque ». Pourtant, les Cosaques du Caucase distinguaient eux-mêmes trois formes de coiffes de fourrure, que la littérature spécialisée russe résume ainsi : la kabardinka, élargie vers le haut ; le voron'i gnezda, le « nid de corbeau », à la laine très fournie ; et la kubanka, à calot plat. La papakha au sens strict désigne la haute coiffe à laine dressée, sans calot de drap, portée dans tout le Caucase ; la kubanka en est la cousine basse et rigide, coiffée d'un dessus de toile colorée.
| Coiffe | Forme | Dessus | Port associé |
|---|---|---|---|
| Kubanka | Basse, cylindrique, à bords réguliers | Calot plat de drap coloré, galonné | Cosaques du Kouban et du Terek |
| Papakha | Haute, laine dressée et volumineuse | Aucun (fourrure jusqu'au sommet) | Caucase : Géorgiens, Tchétchènes, Cosaques du Caucase |
| Kabardinka | Évasée vers le haut | Fourrure ou laine seule | Tradition kabarde et des peuples du nord du Caucase |
Pour situer ces coiffes dans le vaste éventail des couvre-chefs de Russie — de l'ouchanka paysanne à la chapka de ville —, notre guide des chapkas russes dresse le panorama complet des formes, des matières et des usages.
Le code des couleurs du calot
Sur une kubanka réglementaire, tout est signifiant. La fourrure est noire, mais le calot et les galons portent le régiment. Les prescriptions en vigueur au début du XXe siècle, reprises par les historiens de l'uniforme, donnent les associations suivantes :
- Rouge : le dessus des régiments de cavalerie de l'armée cosaque du Kouban — la couleur la plus connue, celle des photographs de parade.
- Framboise (malinovyi) : celui des bataillons plastouns, l'infanterie cosaque du Kouban, spécialisée dans la guerre de montagne.
- Bleu clair : celui des Cosaques du Terek, voisins du Kouban au sud-est, dans les terres qui longent le Caucase.
- Galons dorés pour les officiers, noirs pour les hommes de troupe, croisés en nœud sur le calot.
Ce code explique pourquoi deux kubankas « authentiques » peuvent légitimement différer : une pièce de cavalerie koubanaise n'aura pas le calot d'une pièce de plastouns, et une pièce de Terek tranchera dans l'autre sens. Le collectionneur vérifie donc toujours la couleur du dessus avant d'attribuer une coiffe à un régiment.
De la révolution à l'armée rouge
La révolution de 1917 et la guerre civile qui suit fauchèrent l'armée cosaque en tant qu'institution : les régiments furent dissous, les uniformes brûlés ou cachés, et la kubanka devint un signe politique autant que vestimentaire. Pourtant, la coiffe ne disparut pas. Les historiens militaires relèvent qu'au milieu des années 1930, lorsque l'État soviétique reconstitua des unités de cavalerie cosaque, la kubanka revint dans les rangs — et même que nombre de soldats de l'armée rouge stationnés dans le sud de l'URSS l'adoptèrent de leur propre chef, la trouvant plus confortable et plus fière que l'ouchanka réglementaire.
La Seconde Guerre mondiale fixa l'image définitive : cavaliers cosaques traversant les steppes ukrainiennes coiffés de leurs calottes noires, passés dans l'iconographie soviétique puis dans la mémoire des cinéastes. Après 1945, la kubanka resta dans les uniformes de parade de certaines unités, tandis que le quotidien cosaque s'effaçait derrière le modèle soviétique unique. Il est amusant de noter que cette coiffe « blanche », paysanne et régionale fut ainsi deux fois sauvée par l'armée : une première fois dans les années 1930, quand l'usage la réintroduisit de facto, une seconde fois après la guerre, quand les uniformes de parade lui offrirent un cadre officiel.
La kubanka aujourd'hui : port, prix et achat
Au début des années 1990, l'armée cosaque du Kouban a été reconstituée, et avec elle le port officiel de la kubanka : cérémonies, paroisse, gardes d'honneur et ensembles folkloriques en ont fait un insigne vivant plutôt qu'un costume. Les groupes de danse cosaque la portent sur scène, les reconstituteurs la choisissent pour sa silhouette immédiatement lisible, et le grand public la découvre via le cinéma et les séries.
Côté achat, le marché est large et très inégal. On trouve de tout, de la coiffe en synthétique à boucles moulées (souvent produite pour le déguisement) à la kubanka en astrakan véritable cousue main. Quelques repères, à titre indicatif : comptez quelques dizaines d'euros pour l'imitation, autour de cent euros ou plus pour l'astrakan véritable, et davantage pour les pièces de collection datées. Les places de marché internationales comme Etsy ou eBay en proposent en permanence ; les spécialistes de l'uniforme conseillent de vérifier la régularité du tressage du galon, la souplesse de la fourrure et la cohérence du calot avant d'acheter. Deux précautions s'imposent encore : mesurez bien votre tour de tête, car la kubanka ne se règle pas et doit se poser droite, sans tomber sur les oreilles ; et méfiez-vous des annonces qui mêlent les vocabulaires — une « papakha kubanka » à boucles moulées et à calot cousu main est souvent un hybride de fabrication récente, sans valeur réglementaire ni historique. Pour un port régulier ou une pièce sur mesure, les ateliers et créateurs spécialisés en costume traditionnel russe en France — recensés dans notre guide des ateliers et créateurs de costume russe — restent le meilleur point de départ. Et pour approfondir les couvre-chefs russes dans leur ensemble, le site partenaire Héritage Russe publie un guide complet de la chapka, des origines aux usages actuels.
À retenir : la kubanka est la coiffe basse d'astrakan noir à calot plat coloré des Cosaques du Kouban, constitués en armée en 1860. Cousine basse de la papakha du Caucase, elle se lit par son calot — rouge pour la cavalerie, framboise pour les plastouns, bleu clair chez les Cosaques du Terek — et par ses galons, dorés pour les officiers. Dissoute avec l'armée cosaque en 1917, elle revint dans l'armée rouge des années 1930 et se porte encore aujourd'hui en cérémonie, sur scène et en reconstitution.