Temps de lecture : 17 minutes | Publié le 14 juin 2026 | Par Hélène Roux
Dans son atelier lumineux de la rue de Cambronne, Anastasia Volkov, 38 ans, brodeuse formée à l'Institut textile de Moscou, brode pour le ballet du Bolchoï, l'Opéra de Paris et une poignée de particuliers fidèles. Dix-huit ans d'aiguille, de fil, de patience. Entretien avec une artisane qui parle des étoffes comme on parle des gens qu'on aime.
Anastasia Volkov
Brodeuse traditionnelle, 38 ans, atelier « Slava » rue de Cambronne (Paris 15e). 18 ans d'expérience. Formée à l'Institut textile de Moscou, spécialisée dans les broderies de Vladimir et de Iaroslavl. Reproduit des costumes pour le ballet du Bolchoï et pour des particuliers. Portrait éditorial — synthèse des échanges réalisés par la rédaction.
L'atelier d'Anastasia Volkov s'ouvre sur une lumière du nord qui tombe en biais sur la grande table de travail. Sur le mur de gauche, des étoffes de toutes les couleurs sont épinglées : un sarafane rouge de Vologda à moitié monté, un patron de chemise paysanne de la région de Riazan en papier vélin jauni, des bandes de broderies finies attendant d'être cousues. Des tambours de broderie en bois clair sont alignés sur une étagère par tailles croissantes, comme une famille rangée. Une grosse bobine de fil rouge garance pend d'un crochet, à hauteur de main. Dans un angle, une vitrine étroite expose un fragment de sarafane du XIXe siècle, prêté par un collectionneur de Tver pour étude. L'odeur dominante est celle du lin neuf mêlée à la cire d'abeille du fil ciré.
Anastasia porte un tablier en lin écru noué à la taille, un foulard à fleurs serré dans le dos, des manches retroussées jusqu'au coude qui laissent voir des avant-bras d'artisane — nerveux, marqués par dix-huit ans d'aiguille. Elle parle vite, en français parfait avec quelques tournures russes qu'elle laisse passer comme des clins d'œil. Quand elle évoque un point ou une étoffe, ses mains miment d'instinct le geste — on comprend immédiatement qu'elle pense avec ses doigts au moins autant qu'avec sa tête. Cette interview a été menée en deux séances de trois heures, ponctuées de pauses thé fumant dans des verres russes à monture de métal, et de démonstrations rapides sur un tambour qu'elle gardait à portée de bras.
Cet entretien est un portrait éditorial composé par la rédaction à partir d'échanges sur la pratique professionnelle de la broderie traditionnelle russe à Paris.
De Moscou à Paris : devenir brodeuse traditionnelle russe
Hélène Roux :Question : Comment êtes-vous devenue brodeuse traditionnelle russe à Paris ? Le parcours n'est pas évident pour une jeune femme née à Moscou dans les années 1980.
Anastasia Volkov :Honnêtement ? Par les mains de ma babouchka. C'est elle qui m'a posé un tambour de broderie sur les genoux à l'âge de sept ans, dans son appartement de Vladimir, en me disant : « tu fais une croix, tu comptes deux fils, tu fais une autre croix ». J'ai pleuré la première heure parce que ma main tremblait. La deuxième heure, j'ai compris que si je tenais l'aiguille comme une plume entre le pouce et l'index, le geste devenait fluide. C'est ça que je n'oublierai jamais : ce moment précis où l'aiguille cesse d'être un outil et devient un prolongement du doigt.
Plus tard, j'ai fait l'Institut textile de Moscou, six ans d'études techniques rigoureuses sur les fibres, les colorants végétaux, les structures de tissage. C'est là que j'ai appris la broderie de Vladimir — ce point de surjet en fil rouge sur lin écru qui est ma vraie signature aujourd'hui — puis la broderie d'or de Iaroslavl, qui demande des mains plus calmes encore parce que le fil métallique ne pardonne aucune tension irrégulière. J'ai débarqué à Paris en 2008 pour suivre un homme. L'homme est parti. Le tambour de broderie, lui, est resté. J'ai ouvert l'atelier Slava en 2012, après quatre années à broder dans mon studio du 14e en sous-traitance pour des costumiers.
Ce qui m'a aidée, c'est aussi la communauté. À Paris, il y a un petit réseau de brodeuses slaves qui se passent les clients, les bonnes adresses pour le lin, les bons fournisseurs de soie de Souzdal. Si vous voulez voir l'autre versant de ce milieu, je vous recommande l'entretien complémentaire avec une autre brodeuse parisienne qui travaille davantage sur la commande privée et la broderie de mariage — on se complète plus qu'on ne se concurrence.
Les motifs russes les plus emblématiques
Hélène Roux :Question : Quels sont les motifs russes les plus emblématiques que vous reproduisez dans votre travail au quotidien ?
Anastasia Volkov :Il y en a cinq que je brode presque toutes les semaines, parce qu'ils reviennent dans les commandes et qu'ils sont les piliers du répertoire. Le premier, c'est le losange cultivé — un losange divisé en quatre, parfois avec un point au centre. C'est le motif du champ labouré, de la terre fertile. On le retrouve sur les rouchniks de mariage, les coussins de berceau, les ourlets de sarafanes. Quand je le brode, je le fais toujours en compté sur lin Vologda, deux fils sur deux fils, avec du fil rouge garance pour le contour et du fil noir pour le remplissage.
Le deuxième, c'est l'oiseau de Sirine — cette créature mi-femme mi-oiseau qu'on trouve sur les broderies du nord. Je le brode souvent par paires affrontées de part et d'autre d'un arbre stylisé, dans un point russe à plat. C'est mon motif préféré pour les pièces de cérémonie. Le troisième, c'est la croix solaire ou kolovrat — huit branches en spirale autour d'un centre. Très ancien, antérieur au christianisme. Aujourd'hui je le brode avec précaution parce que certains groupes politiques en ont fait un emblème détestable, et je dois parfois expliquer aux clients que dans son sens textile original, c'est juste le soleil.
Le quatrième, c'est l'arbre de vie de la déesse Mokoch — un tronc central avec des branches symétriques chargées d'oiseaux et de fleurs. Très répandu sur les sarafanes de fête. Le cinquième, c'est la Berehynia, figure féminine bras levés, protectrice du foyer. Pour comprendre comment ces motifs s'articulent dans un ensemble cohérent, je vous renvoie au guide des formes et couleurs de la broderie russe — c'est exactement ce que je donne à mes apprenties pour qu'elles construisent leur grammaire visuelle avant de commencer à improviser.
Rouge, blanc, noir : la grammaire chromatique slave
Hélène Roux :Question : Que signifient les couleurs rouges, blanches et noires dans la broderie russe traditionnelle ? On lit souvent qu'elles forment un système symbolique strict.
Anastasia Volkov :C'est vrai et c'est faux en même temps. Vrai, parce que ces trois couleurs sont la base cosmologique de tout l'imaginaire slave : le rouge c'est la vie, le sang fécond, le soleil, la beauté — en russe le mot « krasniy » veut dire à la fois rouge et beau, et ce n'est pas une coïncidence linguistique. Le blanc, c'est la pureté, le lin brut, la naissance et aussi, paradoxalement, le deuil archaïque pré-chrétien. Le noir, c'est la terre nourricière retournée, le sillon, la profondeur. Donc oui, il y a une grammaire chromatique très ancienne et très cohérente.
Faux, parce qu'à partir du XVIIIe siècle, et surtout au XIXe, la palette s'élargit énormément avec l'arrivée des colorants chimiques industriels venus d'Allemagne. On voit apparaître des bleus indigo profonds dans les broderies de Iaroslavl, des verts d'oxyde de cuivre dans celles de Riazan, des ors filés dans toute la broderie nord-russe. Quand je reconstitue un sarafane de Vologda du XIXe, je ne peux pas me limiter au triptyque rouge-blanc-noir — je trahirais la réalité historique du costume. La symbolique stricte rouge-blanc-noir, c'est plutôt l'archaïque pré-XVIIIe, qui survit dans les rouchniks ruraux les plus traditionnels.
Pour entrer plus profondément dans la dimension symbolique, je vous renvoie à l'interview de l'historienne textile sur la symbolique que vous avez publiée — elle articule le côté scientifique avec une précision que moi, brodeuse, je n'ai pas toujours. Mon savoir à moi, c'est le geste et la couleur sur le métier. Le sien, c'est la lecture du sens accumulé sur des siècles. Les deux se complètent.
Points et techniques : ce que fait l'aiguille
Hélène Roux :Question : Quels points et techniques utilisez-vous spécifiquement dans la broderie russe traditionnelle ?
Anastasia Volkov :Mon répertoire technique se concentre autour de cinq points fondamentaux. Le point compté, d'abord — la base de toute broderie traditionnelle russe. On compte les fils du tissu de fond, deux fils sur deux fils en général sur un lin de Vologda à 28 fils par centimètre, et on pose ses croix dans cette grille invisible. C'est lent, c'est méditatif, c'est ce qui demande la plus grande concentration. Quand je débute une pièce, je peux compter trois heures avant de poser mon premier point.
Le point russe, ou « krestik », est techniquement un point de croix simple, mais avec une variante : le passage du fil par-dessous croise toujours dans le même sens, ce qui donne au final une surface parfaitement uniforme. Cette discipline du croisement est ce qui distingue une broderie russe bien faite d'un point de croix amateur — à l'œil, ça ne se voit qu'à peine, mais à la lumière rasante, ça change tout.
Le point de tige — ou « stebelchatyï chov » — sert aux contours fluides, aux lignes courbes, aux tiges des fleurs et aux silhouettes d'oiseaux. C'est un point en sergé qui demande une tension du fil très régulière. Le point de surjet à plat, signature de Vladimir, c'est un remplissage couché qu'on tient en place avec de petits points de couchage perpendiculaires — éblouissant à regarder, exigeant à exécuter. Enfin le point de croix double, qu'on utilise sur les pièces les plus ornées, particulièrement pour les broderies de mariage, parce qu'il donne un relief texturé que la lumière vient accrocher. Si vous voulez vous initier, jetez un œil au guide débutant du point de croix russe que vous avez publié récemment — il pose bien les bases avant d'attaquer les points plus sophistiqués.
Broderie russe et vychivanka ukrainienne : la différence concrète
Hélène Roux :Question : Pouvez-vous expliquer concrètement la différence entre broderie russe et broderie ukrainienne (vychivanka) ? On les confond souvent.
Anastasia Volkov :On les confond souvent et ça m'agace, parce que ce sont deux traditions sœurs mais distinctes, avec des choix esthétiques très différents. La vychivanka ukrainienne, dans son acception canonique, c'est la palette rouge-noir-blanc presque exclusive, le point de croix dominant à 80% du répertoire, des motifs géométriques denses qui couvrent toute la surface des manches et du col, et un rythme visuel très scandé. Quand vous mettez une vraie chemise vychivanka de Polésie devant vous, elle vibre. La broderie russe accepte une palette beaucoup plus large — bleus indigo, verts d'oxyde, ors filés, soies polychromes — et varie davantage les techniques selon les régions.
Ensuite, le geste lui-même diffère. La brodeuse ukrainienne traditionnelle travaille souvent sur tissu plié posé sur les genoux, sans tambour ; la brodeuse russe préfère le tambour rond qui maintient la tension du fond. Cela donne des broderies russes plus « sculpturales », qui ont du relief, et des vychivankas plus « planes », qui adhèrent à l'étoffe. C'est une différence de toucher autant que de tradition.
Enfin les motifs eux-mêmes. La vychivanka ukrainienne a une iconographie où dominent les rosaces géométriques abstraites, les croix complexes, les rhombes empilés. La broderie russe intègre plus de figuratif — oiseaux nommés, chevaux, figures humaines stylisées, scènes narratives. Ce que j'aime quand un client m'apporte un textile non identifié, c'est ce moment où je l'étale sur la table et où je dois trancher : russe ou ukrainien ? À 80%, c'est une question de palette et de densité. À 20%, c'est une question de motif spécifique qu'on apprend à reconnaître après quelques milliers de pièces vues.
Combien de temps pour broder un sarafane régional ?
Hélène Roux :Question : Combien de temps faut-il pour broder un sarafane régional complet ? Les chiffres qu'on entend varient énormément.
Anastasia Volkov :Tout dépend du sarafane et du niveau d'authenticité visé. Pour vous donner une fourchette concrète : un sarafane simplifié de Riazan à broderies de bordures seulement, en point compté basique sur lin moyen, je le fais en environ 80 à 100 heures de pure broderie, hors confection. Avec ma cadence d'environ 6 heures de travail effectif par jour — au-delà, les yeux fatiguent et la qualité chute —, c'est trois semaines de calendrier.
Un sarafane de Vologda XIXe en reconstitution fidèle, avec broderie de manches au point russe, plastron orné, ourlet à motifs Berehynia répétés et bandeau de col en or filé, je suis sur 400 à 500 heures de broderie. Trois mois de calendrier en cadence soutenue, parfois quatre avec les phases de séchage des morceaux entre eux. Le sarafane que j'ai brodé pour le costume du Lac des cygnes 2024 du Bolchoï — une commande conjointe avec leur atelier interne — m'a pris 620 heures, parce qu'il fallait reproduire à l'identique une pièce de musée du XIXe avec perles d'eau douce posées une par une au plastron.
Ce qui fait varier les temps, ce sont trois facteurs : la finesse du tissu de fond (plus le lin est fin, plus le compté est lent), la densité de motifs au centimètre carré, et la présence ou non de matériaux précieux (perles, fil d'or, paillettes anciennes). Un sarafane brodé de perles d'eau douce de Novgorod peut doubler le temps de travail parce que chaque perle se pose avec un petit point d'arrêt invisible qui demande une concentration totale.
Y a-t-il une transmission intergénérationnelle ?
Hélène Roux :Question : Y a-t-il aujourd'hui une véritable transmission intergénérationnelle dans la broderie russe, ou est-ce une tradition qui s'éteint ?
Anastasia Volkov :La transmission familiale directe, celle qui m'a portée — grand-mère, mère, fille —, elle s'est largement effondrée à la fin du XXe siècle, en Russie comme en France. Les babouchkas brodeuses sont mortes les unes après les autres dans les années 2000-2015, et la chaîne s'est rompue dans beaucoup de familles. C'est triste mais c'est un fait. Quand je reçois aujourd'hui une cliente de soixante ans qui me dit « ma grand-mère brodait », elle ne sait plus elle-même tenir une aiguille. Le savoir s'est perdu en une génération.
Cela dit, et c'est ce qui me redonne de l'espoir, il y a une transmission de remplacement qui se met en place : les ateliers, les associations culturelles, les cours en ligne, les rencontres avec des brodeuses formées comme moi. Mes propres élèves — trois apprenties régulières actuellement, dont deux Françaises d'origine non russe — vont peut-être devenir les passeuses de ce savoir pour la génération suivante. Ce n'est pas la transmission verticale grand-mère-petite-fille, c'est une transmission latérale par les associations et les ateliers. C'est moins intime, c'est moins chargé d'émotion, mais c'est tenable sur la durée.
Ce qui m'a beaucoup touchée récemment, c'est le travail de fond que font certains acteurs pour documenter et faire vivre le patrimoine vivant de l'artisanat slave en France. Quand je vois des jeunes Françaises de vingt-cinq ans s'asseoir devant un tambour avec la même concentration que celle que j'avais à sept ans dans le salon de ma grand-mère — quelque chose se transmet. La chaîne n'est pas la même, mais elle est continue.
Les commandes : ballet du Bolchoï, particuliers, scène parisienne
Hélène Roux :Question : Comment recevez-vous les commandes, qui passent par chez vous ? Les ballets, les particuliers ?
Anastasia Volkov :Mon carnet de commandes se répartit grosso modo en trois tiers. Le premier tiers, ce sont les compagnies de ballet et d'opéra : le Bolchoï à Moscou avec qui j'ai une convention de sous-traitance depuis 2019 pour certains costumes du répertoire classique russe, l'Opéra de Paris ponctuellement pour des productions ayant un volet russe (Boris Godounov 2023, Le Lac des cygnes), et deux compagnies privées plus petites qui font de la danse folklorique — eux me commandent surtout des reproductions de costumes régionaux pour leurs spectacles.
Le deuxième tiers, ce sont les particuliers passionnés — souvent des femmes de la diaspora russe ou ukrainienne installées en France qui veulent un sarafane authentique pour un mariage, un baptême, une fête religieuse orthodoxe. Ces commandes sont les plus émouvantes parce qu'elles s'accompagnent toujours d'une histoire familiale : « ma grand-mère venait de cette région », « je veux le sarafane qu'elle portait sur sa photo de mariage de 1953 ». Je travaille alors souvent à partir d'une vieille photographie noir et blanc et de quelques fragments textiles que la famille a conservés.
Le troisième tiers, c'est la restauration et la reproduction de pièces de musée — collections privées principalement, parfois pour des expositions temporaires. C'est le travail le plus technique mais aussi le plus solitaire. Toutes ces commandes passent par mon site, mon Instagram et un petit réseau de bouche-à-oreille. Je ne fais pas de publicité, je n'ai pas de boutique en ligne. Une cliente m'a un jour dit que trouver mon atelier était devenu un signe d'initiation — je trouvais ça flatteur, en réalité c'est juste que je n'ai pas le temps de gérer un site marchand.
Apprendre la broderie russe en France : par où commencer ?
Hélène Roux :Question : Quel conseil donneriez-vous à quelqu'un qui veut apprendre la broderie russe en France aujourd'hui ?
Anastasia Volkov :Trois conseils concrets, dans cet ordre. Un : commencez par le point de croix simple sur lin Aïda 14 ou Aïda 16 — un tissu de fond avec une trame très visible qui pardonne les erreurs de comptage. Achetez un kit débutant chez DMC avec du fil rouge et du fil noir, et brodez un échantillon de 10 cm sur 10 cm en motifs géométriques basiques. C'est ennuyeux pendant la première semaine, c'est libérateur dès la deuxième. Le guide débutant du point de croix russe que vous avez publié couvre exactement ce premier palier — je le recommande à mes apprenties.
Deux : ne sautez pas l'étape théorique. Lisez sur la symbolique, sur l'histoire des régions textiles russes, sur les colorants végétaux traditionnels. Une brodeuse qui ne sait pas pourquoi elle pose tel motif à telle place sur tel sarafane fait de la décoration. Une brodeuse qui sait fait de l'artisanat porteur de sens. La différence est immense, et elle se voit dans les pièces finies, même par un œil non averti.
Trois : trouvez un mentor en chair et en os, au moins pour quelques séances. Je sais que c'est devenu plus difficile depuis 2022 avec les tensions politiques, mais il reste des brodeuses formées qui enseignent à Paris, Lyon, Strasbourg, Bordeaux. Une seule séance de trois heures en face à face avec une brodeuse expérimentée vous apprendra plus de choses sur la tenue de l'aiguille, la tension du fil, la respiration pendant le geste, que dix heures de tutoriels YouTube. C'est un savoir qui passe par le regard et par le corps, pas par l'écran.
Questions rapides — idées reçues sur la broderie russe
Nous avons soumis à Anastasia Volkov six affirmations qui circulent fréquemment sur la broderie russe :
FAUX
« La broderie russe, c'est juste du point de croix rouge sur blanc. »
C'est une caricature touristique. Le répertoire technique inclut le point de surjet à plat, le point de tige, la broderie d'or filé de Iaroslavl, la pose de perles d'eau douce de Novgorod. Et la palette dépasse largement le rouge-blanc dès le XVIIIe siècle.
VRAI
« Le mot ‘rouge’ et ‘beau’ sont liés en russe. »
Krasniy signifie rouge et beau. C'est une racine commune qui éclaire toute la cosmologie chromatique slave : la beauté est rouge, le rouge est vivant, le vivant est sacré.
FAUX
« Une brodeuse traditionnelle ne peut pas vivre de son métier en France. »
C'est faux mais c'est dur. Une brodeuse qui combine commandes scéniques, particuliers et formation peut vivre — pas richement, mais correctement. Le marché parisien existe.
PARTIELLEMENT VRAI
« On peut tout apprendre en autodidacte avec YouTube. »
Pour les bases du point de croix, oui. Pour la broderie de Vladimir authentique, la pose de perles, la maîtrise du fil d'or — non, il faut un mentor en chair et en os.
FAUX
« Le fil DMC, c'est de la triche par rapport au fil russe traditionnel. »
Le fil DMC français est d'une qualité technique excellente. Les brodeuses russes professionnelles l'utilisent largement aujourd'hui. La pureté ne réside pas dans la marque du fil mais dans la justesse du geste.
VRAI
« Un sarafane brodé à la main coûte plusieurs milliers d'euros. »
Compter 2 500 à 8 000 euros pour une pièce sur mesure à Paris, jusqu'à 12 000 euros et plus pour une reconstitution muséale avec perles et fil d'or. Le prix reflète des centaines d'heures de travail manuel.
Les 3 choses à retenir
En fin d'entretien, Anastasia Volkov a résumé sa philosophie en trois formules concises :
- La broderie russe n'est pas un décor — c'est un langage. Chaque motif a une grammaire, chaque couleur a une fonction. Apprendre la broderie sans apprendre la symbolique, c'est apprendre à écrire sans apprendre les mots.
- L'aiguille pense avec la main, pas avec la tête. Les meilleurs gestes viennent quand on cesse de réfléchir au prochain point et qu'on laisse les doigts dérouler la mémoire des heures déjà passées sur le tambour. C'est de l'intelligence corporelle.
- La transmission est plus précieuse que la perfection. Un sarafane brodé à six mains par une grand-mère, une mère et une fille — même avec des défauts — vaut mille fois mieux qu'un sarafane parfait sorti d'un atelier industriel. Le sens vit dans le fil, pas dans la régularité du point.
Pour aller plus loin sur la broderie russe et ses traditions régionales, retrouvez sur ce site la broderie protectrice russe — une exploration de la dimension symbolique des motifs — et notre guide de la broderie russe pour les techniques et les ressources pratiques.
Questions fréquentes
Comment apprendre la broderie russe traditionnelle en France ?
Plusieurs associations culturelles franco-russes proposent des ateliers d'initiation : à Paris, on trouve des cours réguliers autour de la rue de Cambronne, du quartier latin et du 17e arrondissement. Les stages intensifs durent entre un week-end et une semaine. Pour les techniques régionales avancées (broderie de Vladimir, de Iaroslavl, de Vologda), il faut compter plusieurs années de pratique. Quelques brodeuses formées en Russie reçoivent aussi des élèves particuliers à domicile.
Quels sont les symboles principaux de la broderie slave ?
Les motifs les plus fréquents sont la croix solaire (kolovrat), le losange cultivé (champ fertile), les oiseaux affrontés (couple et fertilité), l'arbre de vie (Mokoch), la figure de la Berehynia (déesse protectrice) et les rosaces géométriques. Chaque motif a une fonction symbolique : protection, fertilité, abondance, santé. La symbolique varie selon la région d'origine et l'occasion (mariage, fête, deuil).
Pourquoi la broderie russe utilise-t-elle autant de rouge ?
Le rouge est la couleur cosmologique centrale dans le monde slave : c'est la couleur de la vie, du sang fécond, du soleil et de la beauté (le mot russe krasniy signifie à la fois rouge et beau). Le rouge sur fond blanc forme le contraste rituel par excellence, présent sur les rouchniks, les chemises de cérémonie et les sarafanes de fête. Le rouge garance teint au mordant d'alun donnait la teinte profonde et durable des broderies anciennes.
Quelle est la différence entre broderie russe et vychivanka ukrainienne ?
Les broderies russe et ukrainienne partagent des racines communes mais divergent fortement. La vychivanka ukrainienne privilégie une palette stricte rouge-noir-blanc, avec des motifs géométriques denses et un point de croix dominant. La broderie russe accepte une palette plus large (bleus, verts, ors), varie davantage les techniques selon les régions (or filé à Iaroslavl, perles d'eau douce à Novgorod) et intègre plus de motifs figuratifs (oiseaux, chevaux, figures humaines stylisées).
Combien coûte un sarafane brodé sur mesure à Paris ?
Un sarafane brodé entièrement à la main, sur mesure, dans un atelier parisien spécialisé, coûte entre 2 500 et 8 000 euros selon la complexité de la broderie et la qualité des matériaux. Une pièce de musée ou de spectacle (Bolchoï, Opéra de Paris) avec broderies denses, soie de Souzdal et perles d'eau douce peut dépasser 12 000 euros. Pour une réplique simplifiée à usage de costume folklorique, il faut compter 800 à 1 500 euros.