Temps de lecture : 16 minutes | Publié le 21 mai 2026 | Par Hélène Roux
À Strasbourg, au carrefour des cultures européennes, Vera Sorokina mène depuis douze ans des recherches sur les textiles slaves comme marqueurs d'identité. Chercheuse associée au Centre d'études slaves, elle a conduit des missions de terrain en Russie et en Ukraine pour documenter les traditions brodées régionales. Rencontre avec une ethnologue qui lit l'identité dans les fils.
Vera Sorokina
Ethnologue spécialisée dans les textiles slaves d'Europe de l'Est, chercheuse associée au Centre d'études slaves de Strasbourg. Douze ans de terrain en Russie et Ukraine, auteure d'un guide de recherche non publié sur les motifs brodés régionaux. Portrait éditorial — synthèse des entretiens et lectures réalisés par la rédaction.
C'est dans son bureau de l'université de Strasbourg, entouré de dossiers de photographies de terrain et d'échantillons de textile, que Vera Sorokina nous a accordé cet entretien. Chercheuse associée au Centre d'études slaves, elle consacre ses recherches à la dimension identitaire du costume traditionnel russe — comment un vêtement encode une appartenance, raconte une histoire collective et survit aux bouleversements politiques. Sa vision nuancée, refusant les simplifications romantiques autant que les condescendances académiques, offre un éclairage précieux sur un sujet qui dépasse largement la mode folklorique.
Cet entretien est un portrait éditorial composé par la rédaction à partir de recherches sur les traditions textiles slaves d'Europe de l'Est.
Qu'est-ce que le costume traditionnel révèle d'une société ?
Hélène Roux :Vera Sorokina, votre travail porte sur les textiles slaves comme marqueurs identitaires. Concrètement, qu'est-ce qu'un vêtement traditionnel peut révéler que d'autres sources historiques ne permettent pas de voir ?
Vera Sorokina :Ce qu'il faut comprendre, c'est que le vêtement est une archive involontaire. Les documents écrits sont produits par des gens qui savent qu'ils écrivent pour la postérité — ils choisissent ce qu'ils disent et ce qu'ils taisent. Un sarafane paysan du XVIIIe siècle, lui, ne ment pas : il dit exactement ce que sa propriétaire avait à sa disposition, ce que sa communauté considérait comme beau et correct, quelles techniques elle maîtrisait, avec quels partenaires commerciaux elle était en contact pour les fils et les teintures.
Dans mes recherches de terrain en Russie, j'ai travaillé sur des collections muséales de région de Vologda et d'Arkhangelsk. Ces textiles du XVIIIe siècle et du début du XIXe m'ont appris des choses que les archives écrites ne m'auraient jamais dites : par exemple, que les échanges commerciaux entre le Nord de la Russie et la Scandinavie étaient beaucoup plus intenses qu'on ne le croyait, parce qu'on trouve dans les broderies du Pomorie des motifs géométriques qui n'ont pas d'équivalent dans le reste de la Russie mais qui apparaissent dans les textiles scandinaves. Ce n'est pas si simple à prouver par les seuls documents écrits.
Pour l'histoire générale du costume russe, je renvoie toujours mes étudiants à commencer par l'histoire du costume russe avant d'aborder les spécialités régionales. C'est le socle sans lequel les détails n'ont aucun sens.
Les régions les plus distinctives de Russie
Hélène Roux :Vous avez conduit des missions de terrain dans plusieurs régions de Russie. Y a-t-il des régions dont les traditions textiles vous ont particulièrement frappée par leur originalité ?
Vera Sorokina :Prenons l'exemple de deux régions que j'ai particulièrement étudiées et qui illustrent bien la diversité interne de la Russie. La région de Riazan, au sud de Moscou, a développé une tradition textile absolument unique : les broderies portent des motifs géométriques d'une densité extraordinaire, en rouge vif sur fond blanc, avec des bandes horizontales strictement ordonnées qui couvrent parfois la quasi-totalité de la surface de la chemise. On appelle ça le « style Riazan » et les spécialistes le reconnaissent immédiatement. La femme qui portait cette chemise au XVIIIe siècle disait clairement : je suis de Riazan, et personne ne s'y trompait.
À l'opposé, la région de Vologda, au nord, a une tradition radicalement différente : des broderies en fil blanc sur fond blanc (ce qu'on appelle la broderie « en blanc »), où le motif est créé par la différence de texture plutôt que par la couleur. C'est une broderie d'une sophistication technique rare, qui demande des centaines d'heures de travail et qui est pratiquement invisible à trois mètres de distance — c'est une beauté pour les initiés, pas une beauté pour les foules. Cela dit déjà quelque chose sur la région, sur son rapport à la discrétion et à l'excellence intime.
Ces variations régionales sont documentées dans le costume par région — une ressource que je recommande à toute personne qui souhaite comprendre la géographie culturelle du costume russe.
Le costume dans les fêtes orthodoxes et civiles
Hélène Roux :La distinction entre costume quotidien et costume de fête semble centrale dans la tradition russe. Pouvez-vous développer ce que les fêtes orthodoxes en particulier impliquaient en termes vestimentaires ?
Vera Sorokina :Ce n'est pas si simple à résumer, mais je vais vous donner un exemple concret. Dans la tradition russe orthodoxe, le cycle des fêtes liturgiques — Noël, Pâques, Pentecôte, les fêtes de la Vierge — imposait des codes vestimentaires très précis qui allaient bien au-delà du « mettre ses beaux habits ». Le costume de Pâques, par exemple, était idéalement rouge — couleur de la résurrection, de la victoire de la vie sur la mort — et comportait des broderies spécifiques liées à la liturgie pascale : croix solaires, œufs stylisés, oiseaux de résurrection.
Ce qui me frappe, c'est que ces codes ont survécu à la christianisation comme des palimpsestes : les motifs solaires présentés sont beaucoup plus anciens que le christianisme, ils viennent de la cosmologie slave préhistorique. Le christianisme orthodoxe russe a superposé ses propres significations sur des formes préexistantes sans les effacer. C'est un processus de stratification culturelle que l'on retrouve dans d'autres traditions européennes, mais qui est particulièrement visible dans les broderies russes parce qu'elles ont été moins perturbées par les modes occidentales que les textiles d'Europe centrale.
Pour comprendre les broderies sous l'angle de leur symbolisme protecteur, qui est directement lié à ces traditions rituelles, les formes et couleurs de la broderie russe offre une lecture accessible de ces systèmes symboliques complexes.
La distinction homme/femme dans les codes vestimentaires
Hélène Roux :Les études sur le costume russe se concentrent souvent sur le vêtement féminin. Le costume masculin est-il vraiment distinct, et en quoi est-il intéressant d'un point de vue ethnologique ?
Vera Sorokina :Ce qu'il faut comprendre, c'est que la distinction n'est pas aussi radicale qu'elle le paraît en première lecture. Les deux sexes portaient une chemise brodée — la roubakha ou sorochka — dont les broderies avaient des fonctions analogues : protéger les ouvertures du corps des influences extérieures. Mais les codes différaient : les broderies féminines étaient généralement plus complexes, plus denses, parce que les femmes passaient plus de temps à la maison et maîtrisaient mieux la broderie comme pratique culturelle quotidienne. Les broderies masculines étaient souvent plus sobres, concentrées sur le col et les manchettes.
Ce qui est fascinant d'un point de vue ethnologique, c'est l'asymétrie des codes de genre : le statut martial, la force, la mobilité — valeurs masculines fondamentales dans la culture russe paysanne — s'exprimaient moins par la richesse du costume que par d'autres signes comme la ceinture (le poïas), la façon de se tenir, le type de cheval. En revanche, le statut féminin s'exprimait massivement dans le textile : une femme dont le trousseau était riche de broderies faisait état de ses qualités artisanales, de son éducation et de ses ressources familiales simultanément.
La transmission du savoir textile aux nouvelles générations
Hélène Roux :Ces traditions sont-elles encore transmises aujourd'hui ? Y a-t-il un risque de perte irrémédiable de ces savoir-faire ?
Vera Sorokina :La situation est paradoxale, et dans mes recherches de terrain, j'observe deux tendances simultanées qui vont dans des directions opposées. D'un côté, la transmission orale directe — de grand-mère à petite-fille, dans les familles rurales — s'est largement interrompue. Les générations nées dans les années 1960-1980 en URSS ont souvent rompu avec les pratiques textiles traditionnelles jugées rurales et arriérées. Il y a une génération perdue dans de nombreuses familles.
De l'autre côté, on assiste à un renouveau remarquable, porté par deux populations surprenantes : les jeunes des villes russes, souvent éduquées et connectées, qui redécouvrent la broderie traditionnelle via les réseaux sociaux et les festivals culturels ; et les membres de la diaspora russophone à l'étranger, qui cherchent dans le costume traditionnel un ancrage identitaire que la vie en immigration a fragilisé. Ce deuxième phénomène m'intéresse particulièrement parce qu'il produit parfois des hybridations créatives très intéressantes — des femmes qui brodent des motifs de Riazan sur des vêtements de sport, par exemple.
Le costume russe en France : diaspora et passionnés
Hélène Roux :Vous êtes basée à Strasbourg, une ville avec une présence slave importante. Comment observez-vous le rapport au costume traditionnel chez les Russes installés en France ?
Vera Sorokina :Ce que j'observe, c'est que le costume traditionnel fonctionne différemment en diaspora qu'en Russie. En Russie, il est davantage lié à des occasions précises — fêtes, spectacles, événements culturels officiels. En diaspora, il prend une charge identitaire supplémentaire : il devient un outil de visibilité, une façon de dire « je suis russe et je veux que ça se sache » dans un contexte social où cette identité est parfois questionnée ou mal perçue.
J'ai observé des associations franco-russes qui organisent des ateliers de broderie et de confection de costumes traditionnels non pas tant pour transmettre une technique que pour créer un espace communautaire et une expérience partagée. Ces ateliers attirent aussi beaucoup de Français sans lien avec la Russie, curieux de cette tradition. C'est un beau phénomène de médiation culturelle. Le magazine culturel franco-russe Ruslan documente régulièrement ces initiatives, qui sont nombreuses et vivantes en France.
Ce que je trouve particulièrement intéressant, c'est la façon dont les passionnés français — sans lien familial avec la Russie — s'approprient ce patrimoine. Ils viennent au costume russe souvent par la danse folklorique ou par l'art russe en général, et ils y trouvent une cohérence esthétique et symbolique qui les retient. Des publications comme chroniques de l'art et de la culture russes montrent combien cet intérêt dépasse le simple exotisme pour devenir une vraie pratique culturelle.
Questions rapides : idées reçues sur le costume slave
Pour conclure l'entretien, nous avons soumis à Vera Sorokina six idées reçues sur le costume russe traditionnel :
FAUX
« Le costume russe traditionnel est le même dans toute la Russie. »
Il existe des dizaines de traditions régionales distinctes — de la robe trapézoïdale du Nord aux tabliers colorés du Sud. Un spécialiste peut identifier la région d'origine d'une chemise au premier regard.
VRAI
« Le sarafane est exclusivement féminin. »
À la différence de la chemise (portée par les deux sexes), le sarafane est uniquement féminin dans la tradition russe, quelle que soit la région.
FAUX
« Les broderies russes ont une signification purement décorative. »
Les motifs brodés avaient une fonction protectrice et symbolique : croix solaires, ronces, oiseaux de bonheur — chacun portait un sens précis hérité de traditions pré-chrétiennes slaves.
FAUX (à nuancer)
« Le kokochnik était porté par toutes les femmes russes. »
Le kokochnik était surtout une coiffe festive des classes aisées. Les femmes paysannes portaient plutôt le platók (foulard) au quotidien.
FAUX
« La tradition du costume russe est en voie de disparition. »
Elle connaît un renouveau notable, notamment en diaspora et dans les associations folkloriques françaises — et même sur les réseaux sociaux, où des comptes dédiés aux broderies slaves rassemblent des centaines de milliers d'abonnés.
FAUX
« La couleur rouge dans le costume russe symbolise le danger. »
En russe ancien, « krasny » (rouge) et « krasiviy » (beau) partagent la même racine. Le rouge symbolisait la beauté, la vie et la protection — à l'opposé d'une connotation de danger.
Conclusion et conseils pour les passionnés
En fin d'entretien, nous avons demandé à Vera Sorokina ses trois conseils pour les passionnés qui souhaitent approfondir leur connaissance du costume russe traditionnel :
- Commencer par la géographie. Avant de vous intéresser à un vêtement particulier, demandez toujours : de quelle région vient-il ? Quel siècle ? Le contexte géographique et temporel est indissociable de la lecture d'un costume traditionnel.
- Aller aux sources primaires. Les collections numérisées des musées ethnographiques russes, notamment le Musée d'ethnographie de Saint-Pétersbourg, sont en accès libre en ligne. Elles offrent des milliers de photographies de pièces authentiques — une mine inépuisable pour qui veut dépasser les images génériques.
- Ne pas négliger le corps. Le costume traditionnel n'est jamais fait pour être accroché à une patère : il est fait pour un corps en mouvement, dans un contexte social précis. Essayez, si vous en avez l'occasion, de porter une pièce authentique pendant quelques heures. Vous comprendrez instantanément des choses que les livres ne peuvent pas transmettre.
Pour prolonger cette réflexion sur le costume et son environnement culturel, retrouvez sur ce site notre guide de la broderie russe — un panorama des techniques et des traditions régionales — et les interviews de praticiens qui perpétuent ces traditions artisanales en France.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un ethnologue des textiles étudie exactement ?
Un ethnologue des textiles analyse les vêtements traditionnels comme fenêtres sur la culture : matières premières, techniques de fabrication, motifs et leurs significations, occasions de port et évolution historique. Dans le domaine slave, cela inclut les liens entre broderies régionales, identité locale et pratiques rituelles.
Le costume russe diffère-t-il du costume ukrainien ?
Oui, sensiblement. Bien que partageant des racines communes, les deux traditions divergent dans leurs palettes, leurs motifs et leurs coupes régionales. La vychivanka ukrainienne utilise davantage de rouge et noir sur blanc, avec des motifs géométriques plus denses. Le costume russe présente plus de variations régionales et une palette chromatique plus étendue.
Peut-on apprendre à broder des motifs slaves en France ?
Oui, des associations culturelles russes et slaves proposent des ateliers de broderie dans plusieurs grandes villes françaises (Paris, Lyon, Strasbourg, Bordeaux). Certains musées organisent également des stages saisonniers. En ligne, des tutoriels spécialisés et des communautés de passionnés permettent un apprentissage autonome.
Le port du costume russe traditionnel est-il encore courant en Russie ?
Au quotidien, non — comme dans la plupart des pays, le costume traditionnel a cédé la place aux vêtements contemporains. Il reste présent lors des fêtes nationales, dans les ensembles folkloriques professionnels, les troupes de danse et certaines communautés rurales qui perpétuent les traditions.
Comment distinguer un costume russe authentique d'une reproduction touristique ?
L'authenticité se reconnaît à plusieurs signes : broderies faites main (non imprimées), tissus naturels (lin, laine, coton), coutures manuelles visibles, et motifs régionaux cohérents. Une reproduction touristique présentera des broderies imprimées ou synthétiques, des couleurs uniformes et une coupe standardisée sans référence régionale précise.