Cette histoire commence en 1861 quand un jeune homme de 24 ans, français, fils d’un parfumeur et parfumeur lui même vient à Moscou.

Il était accueilli par un ancien ami de son père le parfumeur Guique qui avait ouvert récemment une parfumerie.

Henri Brocard et les Vêtements russes .

Charlotte et Henri Brocard

Charlotte et Henri Brocard

Moscou a donné une mauvaise impression au nez fin d’Henri Athanase Brocard (c’est ainsi qu’il s’appellait).

L’odeur acide du choux mariné, de la vodka et du tabac bon marché était répugnant. Mais le salaire proposé par l’ami de son père était trop intéressant.

Publicité du savon Narodnoe de chez Brocard

Publicité du savon Narodnoe de chez Brocard

Peu de temps après, il fréquente la maison du propriétaire d’un magasin des instruments chirurgicaux, un belge, pour parler sa langue natale mais pas seulement…

La fille de la maison, la jolie Charlotte Ravet attire le jeune homme. Éduquée en Russie , bilingue, intelligente, avec un sens pratique, elle avait tout ce que cherchait Henri pour son épouse.

Après le mariage, le temps que Charlotte portait leur premier garçon, Henri portait le projet de son propre business. Il travaille sur un nouveau procédé de production de parfum concentré et le vend par la suite en France pour 25 mille francs de l’époque.

l'entrée à la fabrique de Brocard à Krasnaia Presnia

l’entrée à la fabrique de Brocard à Krasnaia Presnia

Avec ces fonds, il loue une ancienne écurie à Teplyi Pereoulok à Moscou, embauche 2 ouvriers, achète 2 chaudières et s’adresse à la Chambre des Métiers pour s’inscrire comme le fabricant de savon. Mais le souci c’est que Brocard était le premier en Russie qui a voulu fabriquer le savon et le métier de parfumeur es savon n’existait même pas dans le registre.

Ainsi Henri Brocard fut enregistré comme spécialiste dans le domaine de l’infirmerie.

Les premiers 60 briques de savon s’appelèrent « Detskoe » (Pour les enfants). Chaque brique de savon portait une des lettres de l’alphabet cyrillique. Les témoins de l’époque disaient que les enfants apprenaient réellement à lire avec le savon Brocard.

le savon de Brocard

le savon de Brocard

Les idées de design et des campagnes publicitaires appartenaient à Charlotte qui connaissait bien les goûts et les attentes des femmes russes.

Par la suite apparaît le savon « Glitserinovoe », le savon rond « Charom » et le savon vert « Ogurechnoe ».

la publicité du savon Narodnoe de Brocard

la publicité du savon Narodnoe de Brocard

Il est à noter qu’avant les Brocard aucun entrepreneur n’a eu l’idée de fabriquer sur place ce produit d’hygiène incontournable et utilisé en grande quantité non seulement par la couche sociale aisée de la société russe mais également par tous. 

Vu la taille du pays, ce marché présentait un chiffre énorme de clientèle potentielle.

Mais une vraie bombe commerciale de chez Brocard est l’apparition du savon « Narodnoe » (Populaire) à 1 kopeck par brique. Pour comparaison les concurrents de Brocard vendaient leur savon le moins cher à 30 kopeck pour une brique !

l'étiquette du savon Populaire

l’étiquette du savon Populaire

Ainsi Brocard a envahie le marché populaire, celui des villageois et des paysans.

Les paysans l’achetaient en gros lors des foires.

Brocard déménage son atelier en 1866 dans un grand local à Presnia (un des quartiers du centre de Moscou actuellement).

Maintenant je vous laisse me poser la question : quel est le lien entre toute cette histoire et le costume russe ?

 

les patrons des broderies gratuits accompagnaient le savon Narodnoe de Brocard

les patrons des broderies gratuits accompagnaient le savon Narodnoe de Brocard

Chaque brique du savon « Populaire » était accompagnée d’un bonus, un patron gratuit d’une broderie au point du croix généralement.

Ce point décoratif venu d’Europe est devenu très à la mode parmi les femmes russes de toutes les couches sociales. Mais n’était jamais traditionnellement russe.

La broderie russe traditionnelle ne le connaissait pas.

Les images sont restées assez proches des motifs authentiques populaires parce que les peintres cherchaient leur inspiration dans les originaux en les modifiant en apportant plus de motif floral, des fleurs réalistes comme les roses et les bleuets.

Savon en forme des mandarines de chez Brocard

Savon en forme des mandarines de chez Brocard

 

La broderie au point de croix rouge et noir de la fin du XIX-e siècle sur les chemisiers russes et les serviettes (chemins) de mariage que nous avons l’habitude de voir ne sont pas authentique.

C’est le résultat de la campagne du marketing du savon « Populaire » de chez Brocard.

Ces patrons gratuits se sont envolés sur tout le territoire de l’Empire Russe. La popularité du savon a créé une place à la broderie de Brocard dans le costume russe.

Vous voulez sûrement savoir si il y a un happy end dans cette histoire de marketing géniale de Charlotte Brocard ?

Oui et non.

une étiquette de chez Brocard en tant que fournisseur de la princesse Maria

une étiquette de chez Brocard en tant que fournisseur de la princesse Maria

 

En 1873 les Brocards deviennent le fournisseur de la princesse Maria, la fille du Tsar Alexandre II.

Par la suite l’Impératrice- veuve Maria Fedorovna nomme Brocard le fournisseur de la Cour après avoir accepté le parfum « Le bouquet préféré de l ‘Impératrice » créé par la maison Brocard et Co.

Eau de Cologne Tsvetochnyi de chez Brocard

Eau de Cologne Tsvetochnyi de chez Brocard

En 1900, Henri est décédé à Moscou après avoir passé 39 ans de sa vie en Russie. Il n’a jamais bien parlé le russe. Et il disait qu’en quittant la Russie il avait l’impression d’enlever une chemise sale et en mettre une propre.

La révolution nationalise son entreprise et la fabrique de Brocard devient une fabrique de parfumerie et du savon n5 de Krasnaia Presnia. Le parfum « Le bouquet préféré de l ‘Impératrice » est renommé « Krasnaia Moskva » (Moscou Rouge).

Ce parfum restait le numéro 1 pendant toute la période soviétique en URSS.

Il ne reste que les bustes de la famille du premier parfumeur russe dans la Galérie Tretiakov à Moscou et la vérité historique sur un français qui a réussi à énormément influencer la culture russe.

Amicalement,

Natalia

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A propos de Natalia Lagoguey

Après avoir enseigné le français en Russie, travaillé comme secrétaire-interprète à l'ambassade belge de Moscou, mis ses compétences aux services de plusieurs sociétés françaises, Natalia a décidé de partager ses connaissances de l'artisanat slave en général et russe en particulier. Ceci via son blog mais également via son pavillon russe ( www.costumerusse.kingeshop.com/ ) ou vous verrez, entre autre, ses créations et des expositions sur le terrain (Marchés, salons, foires...).

5 réponses à Comment Henri Brocard a changé le costume russe.

  • sandrine dit :

    Je trouve ça fascinant de voir les différences vestimentaires d’un pays à un autre !
    Vous parlez beaucoup des costumes sur votre blog, mais concernant les vêtements du quotidien y a-t-il des différences majeures par rapport à l’Europe Centrale par exemple ?

    • Natalia dit :

      Bonjour, Sandrine! Je parle des vêtements traditionnels du quotidien des 18-19-ièmes siècles en Russie. Les habits de fêtes sont en tissus plus riche. Les femmes en Russie s’habillaient d’une façon à montrer « l’état du compte bancaire du Monsieur » si je me permet de simplifier les choses. C’était une règle, donc les costumes du quotidien étaient riches. Quant à la différence avec l’Europe Centrale: la forte présence de la couleur rouge pour les russes, le sarafane qui n’existait qu’en Russie, les coiffes brodées au fil d or et la cannetille (cette broderie s’utilisait souvent pour les habits de fête des prêtres en Europe). C’est vraiment les plus grosses différences visuelles.

  • Basile dit :

    J’imagine que le parfum était d’une senteur peu commune pour plaire au temps à la princesse Maria. Le costume Russe a donc été influencé… Comme quoi certaines traditions et cultures peuvent avoir des histoires qu’on ne soupçonnerait jamais.

    • Natalia dit :

      Bonjour, Basile. Tout à fait que certaines cultures nous cachent des surprises. J’était déçue de découvrir que les poupées russes ont des origines japonaises. A l’époque où Matriochka était un symbole et un souvenir le plus vendu du grand URSS, on n’en parlait pas beaucoup.

  • Raphael dit :

    J’ai pu apercevoir un flacon ancien russe de Brocard qui va passer en vente en Décembre. Quelle pièce exceptionnel!

    http://catalogue.drouot.com/html/d/fiche.jsp?id=6579400&np=8&lng=fr&npp=20&ordre=1&aff=1&r=

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