Voici la suite de l’extrait des mémoires de l’architecte russe Ilia Bondarenko sur la participation des russes dans l’Exposition Universelle de 1900.

Cabaret Quat''z''Arts à Montmartre, Paris vers 1900. Photo ancienne.

Cabaret Quat''z''Arts à Montmartre, Paris vers 1900. Photo ancienne du site etoretro.ru

 

Paris, le voilà.

Il fallait amener nos ouvriers dans un appartement, le lieu de leur logement.

Les cochers étaient de la société « Urbain », du deuxième rang mais les calèches étaient en bon état et les chevaux étaient propres.

Nos charpentiers faisaient la tête en y montant.

On était vite arrivé à une petite rue à coté de Trocadéro où se trouvait l’appartement.

Un agent immobilier russe nous y attendait.

C’était un très bon T3 avec des lits décorés dans des alcôves en cretonne. Le lendemain, je viens voir mes voyageurs.

Tous ces gars se sont regroupés dans une des pièces et ils ont passé le reste de la nuit allongés sur leurs manteaux fourrés jetés par terre.

Deux jours après ils étaient logés dans une baraque de l’Exposition vite battu exprès pour eux.

Et là, ils se sont sentis toute de suite à l’aise. .. <…>

 

Aussitôt après notre installation à Paris, nous avons reçu un télégramme du Havre annonçant l’arrivée du bateau  russe.

La barque n’a pas tardé à monter la Section sur la Seine.

Notre Pavillon d’artisanat russe était déchargé et nous nous sommes  mis au travail.

 

travaux de construction de l'Exposition Universelle de 1900. Dessin.

travaux de construction de l'Exposition Universelle de 1900. Dessin.

Les ouvriers français montant les Pavillons voisins de la Chine et du Maroc venaient souvent admirer le travail de nos charpentiers.

<…> Bien sûr, pour les charpentiers français dont une bonne partie de travail était mécanisé, ces méthodes étaient inimaginables.

Ils ne revenaient pas pourquoi il fallait tailler le bout de la poutre à la hache, si le plus simple et rapide était de le scier.

Mais d’après le projet on avait besoin les poutres taillées à la hache pour construire les murs des pavillons.

Le Commissariat parisien a nommé l’architecte Lucien Leblanc l’inspecteur des travaux.

C’était un monsieur très gentil et soigné.

Il n’arrivait pas à comprendre ni nos copeaux, ni nos travaux de charpente en général.

Il disait que c’était de l’architecture inconnue et «préhistorique».

Tous les samedis nos ouvriers allaient aux bains (banya, баня) où ils étaient obligés de se laver dans les baignoires et grognaient qu’il manquait de la vapeur et sans la bonne vapeur cela ne servait à rien.

le banya russe "au noir" (à l'ancien)

le banya russe "au noir" (à l'ancien)

Un banya russe

Un banya russe

 

*Pour expliquer un peu : aller au banya les samedis est une tradition très ancienne qui est restée même à l’époque des Soviets chez les russes.

C’est une sorte de cérémonie. La clé de la réussite du banya russe est une bonne vapeur. Cela ressemble plutôt aux thermes romains ou bien aux hammams.

Les russes y prennent les venik (faisceaux des branches de bouleau avec des feuilles séchées ou fraiches qu’ils trempent dans l’eau  avant de se tapoter).

Cela permet de bien dégager les pores, améliorer la circulation sanguine, sans parler d’effet bénéfique de la  vapeur aromatisée des essences de différents herbes. Traditionnellement après cette procédure à la vapeur (la température peut monter jusqu’à 60° et plus), les participants courent tels quels dans la neige en hiver ou se jette dans la rivière en été pour se rafraîchir.*

Les dimanches nos charpentiers allaient à l’église russe et malgré le jour de repos revenaient sur le chantier  regarder le Pavillon  et « ranger par ci par là » comme ils disaient.

Le jour du Noël orthodoxe, après la messe de fête, tous nos charpentiers se sont plantés devant ma porte.

Le concierge s’est précipité de sa loge et regardait bouche bée comment les grosses fourrures oranges et lesvalenki montaient l’escalier couvert de tapis.

« Pardon, Monsier Ilia Evgrafovich.

C’est une grande fête, aujourd’hui toutefois, on est venu saluer le Christ, si vous permettez. »

La voilà tout cette équipe solennellement entre dans mon salon.

Après avoir cherché vainement l’icône des yeux, les gars ont fait une grimace mécontente mais se sont mis  à chanter quand même de tous leurs bons cœurs : «Ta naissance, Ô Christ Notre Dieu a fait resplendir dans le monde…»

« La chorale » s’est tellement appliqué en chantant fort que les voisins sont sortis sur le palier pour écouter ce chant exotique. Une fois fini leur  salutations mon épouse nous a préparé le thé.

Notre servante française Céléstine semblait être  tout étonnée de son heure inhabituelle  en nous le servant.

paysans russes saluent le Christ. Noel russe. Koliadki. photo ancienne

paysans russes saluent le Christ. Noel russe. Koliadki. photo ancienne

Avant de passer au thé, les charpentiers ont pris leurs « petit verre » (лафитник) de vodka

* correspond à 150-200 ml*

La vodka venait de la Section de monopôle d’état. « La nôtre, de chez nous »,- disaient-ils tendrement, en prenant comme zakouski le fromage et les biscuits servis par Céléstine.

 

Alexandre Morozov. Le thé à la russe.

Alexandre Morozov. Le thé à la russe.

On s’est installé dans la salle à manger.

Les charpentiers se sont mis avec précaution sur les bords des fauteuils couverts de cuir clair tissé.

Cela me faisait le plaisir de voir les têtes de nos ouvriers très contents et devenus rouges de chaleur, à cause des manteaux gardés sur les épaules et la bonne vodka.

Pour se rendre beaux à l’occasion de cette grande fête ils ont glacé leurs cheveux avec de l’huile de Provence

Célestine a remarqué le plaisir de Monsieur et Madame en recevant cette compagnie bizarre, a amené les petits bouquets de violettes que Mme a commandé pour la fête, pour les présenter joliment devant chaque  invité inattendu.

–Niet, – a dit Vilkov, – nous ne mangeons pas ceci.

Célestine observait les énormes valenki mouchetés (valenki blancs brodés de rouge)  sans caché son inquiétude.

Le sol de la salle à manger était couvert de tapis-Aubusson.

Mais son « au revoir » était quand même souriant.

« Adieu »,- lui a répondu Vilkov.

To be continued.

Amicalement,

Natalia.

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A propos de Natalia Lagoguey

Après avoir enseigné le français en Russie, travaillé comme secrétaire-interprète à l'ambassade belge de Moscou, mis ses compétences aux services de plusieurs sociétés françaises, Natalia a décidé de partager ses connaissances de l'artisanat slave en général et russe en particulier. Ceci via son blog mais également via son pavillon russe ( www.costumerusse.kingeshop.com/ ) ou vous verrez, entre autre, ses créations et des expositions sur le terrain (Marchés, salons, foires...).

Une réponse à Les aventures des charpentiers russes à Paris en 1900 – la suite –

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